Fiction, si quelqu'un se pose la question ;)
Il a foutu le camp, évidemment.
Vous aviez raison, tous, depuis le début.
Un ancien drogué, j'aurais du me méfier.
Pas la force de m'en prendre plein la tronche, pas ce soir.
Je n'ai plus un balle. Il a tout emporté. La chaîne hifi, le magnéto, le dvd, même le canapé.
Mes espoirs, mon innocence. Ah ouais, et ma virginité. Il a tout pris, même le fric sous le matelas.
Je la trouvais pourtant belle notre petite vie. Peut-être parce qu'elle était nouvelle.
On a tout fait trop vite. La rencontre, l'amour, la fuite, l'appart.
L'appart, ouais, je vous entends rire d'ici. Le taudis, si vous préferez.
N'empêche que dedans, y avait du luxe.
La télé, c'était un grand écran plat. Je sais, ça aussi, il l'a emporté.
J'arrive pas à dire volé. Alors je répète inlassablement qu'il l'a emporté...
J'ai plus d'argent, et plus de c½ur non plus.
Dès que je pense à lui, je suis en colère. Mais surtout, j'ai mal, si vous saviez.
J'ai trouvé une boîte, de son coté du lit. Pleine de seringues. Il m'a menti, il n'a jamais arrêté. Une petite partie de moi l'a toujours su, mais la vie était si belle, si différente. J'ai fait semblant. J'aurais pu continuer longtemps.
Je n'ai pensé à paniquer que deux semaines après son départ. Des seringues, ça voulait dire des piqûres, du sang. Et ça, il l'a toujours fait en groupe.
Le sida, ouais.
Evidemment, j'y ai pensé.
Mais bien trop tard, en 6 mois d'amour fou < je croyais > il a eu le temps de me contaminer.
Le test n'a fait que vérifier mes doutes. Et en prime, vous allez rire : Je suis enceinte.
Il ne fait pas les choses à moitié, ce con.
J'ai passé la semaine à boire mes derniers euros. Et le bébé ? Pas de leçon de morale, par pitié.
J'espérais juste qu'il allait crever, comme ça.
L'avortement, je n'ai pas les moyens. Et l'idée de m'entrer un cintre par où vous savez pour m'en débarasser, c'est au dessus de mes forces. Je risquerais d'en crever aussi, et je ne suis pas encore sûre que c'est l'unique solution.
Si j'avais eu un cheval, je l'aurais forcé à me faire tomber. Le choc m'aurait fait pondre. Non ?
Je suis mauvaise, cruelle, monstrueuse.
Je suis seule, surtout.
Le bailleur m'a prévenu. Dans un mois, si je n'ai pas tout remboursé, je dois lui rendre l'appartement.
En l'état, il a dit.
J'ai tellement dégueulé ces dernières semaines que ça me paraît impossible de lui rendre l'appart : « en l'état ».
Mais qu'est ce qu'il va faire ? M'attaquer en justice ? Même si on me prend, je n'ai rien à donner. Ca me fait rire. Ah, si, j'ai trouvé. Je peux lui donner du sang.
Du sang ? Mon humour noir ne me quitte pas. Lui, il m'est fidèle, pas comme l'autre con. Mon c½ur se serre, encore.
J'attrappe le peu de fierté qu'il me reste, et je le traîne jusqu'au supermarché le moins cher du coin.
Je vais faire le coup de la carte de banque rejetée. On ne sait jamais.
Promettre de revenir, et emmener les marchandises ?
Je serre les dents, ravale mes larmes.
Ca n'a pas marché.
Evidemment.
Ils ont appelé le gérant, je suis partie en courant.
Tout ce que j'ai planqué sous ma veste, c'est une bouteille de vodka et un paquet de clopes. Ca ne me fera pas de bien, et avec un peu de chance, ça secouera le bébé.
J'ai envie de vomir quand je m'entends penser.
Voilà ma vie.
Rien, enfin si, du glauque.
Une gamine de 19 ans , fraîchement contaminée, larguée, enceinte, et qui n'a qu'une idée en tête : bouffer et tuer le bébé.
Après, peut être que je retournerai chez mes parents.
On ne sait jamais .
Je marche vers chez moi, même plus de quoi me payer le métro, et il se met à pleuvoir.
Mes vieilles converses trop petites me lacèrent les orteils, je sais d'avance qu'ils sont en sang.
Un type m'aborde.
Il a l'air heureux.
Ca me change.
J'ai envie de lui cracher à la gueule.
Je ne suis plus qu'une boule d'agressivité et ça me fait peur.
Il m'invite à monter chez lui.
A souper avec lui.
Un bon repas... Je range dans un coin de ma tête ma rage, et le fait que je ne l'ai jamais vu auparavant, et que son visage ne me plaît pas. On verra.
Arrivés en haut, c'est plutôt sympa.
Ca pue le fric que je n'aurai jamais.
Il ouvre le frigo, pas de bol, il est vide. Il voit tout de suite mon air déçu et ma colère ..
Je m'apprête à redescendre, il me rattrape.
« Une brique si tu me suces. Une brique et on va manger dans un endroit chicos. Ca marche ? »
Je pense en vrac que je n'ai jamais fait ça.
Jamais imaginé tomber si bas.
Mais surtout, surtout, je pense à un bon repas. Et une brique, c'est du pain, des pâtes, et un demi loyer. Alors..
Je me mets à genoux.
Il se marre.
Il ne veut pas que ça ait l'air sale.
< Ca l'est suffisamment pour en rajouter ? >
Il me conduit dans sa chambre et m'allonge.
Alors, je fais ce qu'il veut.
Je le suce et je pense au fric.
Je le suce, et je pense au loyer enfin réglé.
Ca va vite.
C'est déjà terminé.
Il remonte son pantalon, il me dit : « on va manger maintenant ».
Je pense vaguement à l'argent promis, je me dis qu'il me le donnera bientôt. Je crois encore en l'honnêteté ? Cette pensée m'arrache un sourire.
Il se gare devant un chouette resto. A voir l'uniforme des serveurs, ça doit être cher la salade.
Il me dit d'aller nous annoncer, pendant qu'il va chercher de quoi me payer.
Je fais un pas hors de la voiture, sourit au type qui fait l'entrée, j'ai jamais su les appeler, eux.
Il a l'air suspicieux, qu'est ce qu'une gamine aux pompes trouées vient faire là ?
Un deuxième pas, je claque la porte.
Un troisième et l'auto démarre.
Je sais qu'il ne reviendra pas.
Je crois que cette nuit, je vais faire une belle connerie.
Non, plusieurs.
Je vais me laisser crever d'amour, mais avant, croyez moi, je vais bousiller quelques vies.
Je rejoins le quartier du tapin.
Il parait qu'en général, les mecs n'aiment pas les capotes.
Mon sida et moi , on est heureux de l'apprendre.
Demain matin, j'irai mourir.
L'heure sera venue.